Danièle Bourcier, le droit au hasard

Danièle Bourcier directrice de recherche au CNRS
© Bertrand Béchard

Directrice de recherche émérite au CNRS, la Segréenne Danièle Bourcier a créé son chemin propre, à la croisée du droit, des données et du hasard. En faisant de l’accès à la connaissance un fil conducteur permanent.

Qui pour donner une définition, ne serait-ce qu’approximative, de la sérendipité ? Le mot est pourtant très en vogue dans les domaines de la recherche et de l’art depuis une décennie. « C’est un état d’esprit, qui peut amener chacun, à un certain moment, à tirer profit de circonstances imprévues », pose Danièle Bourcier, directrice de recherche émérite au Centre national de recherche scientifique (CNRS). Laisser une place au hasard, sans jamais qu’il nous domine, en somme. Il n’y a finalement rien de fortuit à ce que ce soit Danièle Bourcier qui ait été parmi les premiers intellectuels à approfondir ce concept en France. Elle en a fait l’expérience toute sa vie. « Le rapport au hasard m’a tout de suite suivie, commente-t-elle. Aujourd’hui, après un demi-siècle de vie consacré à l’exploration de pays inconnus, il y en a partout ! Il n’y a pas forcément besoin d’aller au bout du monde pour en trouver. » Son horizon à elle, c’est celui des données. « Le fil conducteur de mon travail, c’est de voir comment la technologie pénètre les milieux du droit et de la justice. »

Projet numérique audacieux

Née à Segré, nourrie aux histoires de Rouget le Braconnier que lui contait son père, elle garde de l’Anjou le souvenir de « ses rivières ombragées, de l’Oudon où l’on se baignait dès juin, de ses collines et bocages, que l’on traversait à vélo avec des bandes de copains à l’adolescence. » Une « enfance tranquille et agréable » donc, puis, par deux fois, une rupture créée par une obligation de changer de lieu : impossible de poursuivre sa scolarité à Segré, direction Angers et l’internat Jeanne-d’Arc, jusqu’à la philo ; impossible d’apprendre le droit à Angers, direction Rennes et la vie  étudiante. Suivent quelques piges en journalisme, à Paris, et la rencontre décisive. « On m’a proposé de travailler au Conseil d’État sur le lancement d’un projet numérique assez audacieux pour l’époque, autour des données. C’était fastidieux, mais, en tant que juriste, j’ai tout de suite vu ce que l’on pouvait en tirer pour les disciplines non scientifiques. Avec le recul, c’est une chance inouïe que j’ai su saisir. Il faut savoir comprendre qu’une rencontre peut être importante, et en faire quelque chose. »

Il faut savoir comprendre qu’une rencontre peut être importante, et en faire quelque chose.

Explorer et se laisser surprendre

Cheffe de projet au sein du Conseil d’État, Danièle Bourcier entre au CNRS, en 1982. De fait, « entre le mariage et le désir d'embrasser un métier, une passion, pour une femme, il fallait choisir », explique-t-elle. Droit, linguistique, science politique, intelligence artificielle… Ses travaux l’amènent à voyager un peu partout dans le monde, s’installant même à Berlin durant trois ans. Une passion avec, en toile de fond, un engagement sans faille pour l’accès à la connaissance. L’aboutissement de ses travaux en témoigne : ils ont conduit à la mise en ligne de Légifrance, une des meilleures banques de données juridiques au monde, en 2002, et à l’adaptation de la licence Creative Commons au droit français, en 2004. « C’est une alternative au droit d’auteur, exclusif ; une manière d’explorer de nouvelles façons de gérer ses contenus, détaille Danièle Bourcier. À l’ère du numérique, il faut une forme de complémentarité et de souplesse sur ces questions. » Membre du comité d’éthique du CNRS, l’Angevine, qui continue d’enseigner le droit et la technologie, n’aime rien tant qu’« établir des traces là où il n’y en a pas ». Explorer et se laisser surprendre…

Danièle Bourcier intégrera en fin d’année le nouveau conseil consultatif national en matière de technologie et d’intelligence artificielle.

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